
L’ADN du roman, c’est le point de vue.
De cette molécule issue de la mémoire, germe un organe primitif qui se développe dans trois dimensions (la conscience, la vie sociale, l'environnement) à l’intérieur de deux échelles (l'Être et l'Univers), sous la forme de deux filaments (les personnages et les situations).
En ces instants, nous ignorons tout du roman. D’où il part, où il va, par quelle route. C’est le premier stade.
Le stade halluciné.
Le deuxième stade survient lorsque l’organe s’est suffisamment développé pour que sa masse brise sa coquille, s’extirpe de l’œuf et tente de rejoindre l’océan. Alors, commence le périple le plus dangereux de son évolution, car il doit, aveugle et inconscient, traverser l’estran où le guettent ses prédateurs, l’impatience et le désengagement. De sa survie dépend le troisième stade. La nage vers les profondeurs pendant laquelle l’organe commence à émettre de la lumière pour voir apparaître quelque chose d'un élément, à la fois source et finalité de son ADN, l'Idée.
Alors l’organe se transforme pour tenter de la rejoindre ; et plus il s’en approche, plus l’idée devient précise, et plus l’idée devient précise, plus l’organe devient écriture.
Survient alors le quatrième stade, au terme des cycles de transformation et d’éclairage, lorsque l’écriture et l’idée épousent leur floraison à l’intérieur d’un manuscrit où plus une seule virgule ne semble pouvoir être changée.
Mais cela n’a rien de scientifique.
C’est de l’ordre de la foi.
Chaque jour, nous asseoir au métier où l'on tisse, entre les arts miroirs, les motifs métissés d'inhabituelles histoires, nous demande de nous hisser jusqu'au promontoire, dont l'aventure nous a ouvert la voie lorsqu'il s’est agi de bâtir ces éditions. De ce continent que l'on traverse d'un pas, dont notre subjectivité est la seule souveraine, nous percevons que l'aube est crépuscule, que le crépuscule est aube, que le cadran des horloges n'est que la devanture du temps. Nous sentons la présence du mystère sans rien en savoir, faute de révélateur qui pourrait en développer le négatif, mais nous avons l'intuition que la chambre noire, où l'on pourrait y parvenir à l'abri du rayonnement de nos certitudes, c'est la poésie et la musique.
Certes, l'architecture a déposé une réserve technique quant à notre dénomination, mais il convient d’associer à cette seule perspective, afin qu’il puisse y avoir raisonnement, les points de vue de l'ophtalmologie, de la géométrie et de la cordonnerie. Pour la première, la valeur d'une aire ne change rien à la valeur d'un regard ; pour la deuxième, il n'existe aucun théorème prouvant une interaction entre une surface au sol et l'authenticité d'une intention. Pour la troisième, la taille des tarses dénudés et celle de la plante, seulement séparée de la terre par une semelle végétale, seraient identiques si le pied était enveloppé de laine d’Écosse et de cuir verni.
Notre première parution, FUGUE EN SUITE SUR UN AIR DE VOYAGE, sera disponible dès le 27 août dans toutes les librairies, le seul parfum de nos livres étant celui du papier.
À partir de cette date, partout où l'on voudra bien que l'on s'y rende, nous présenterons cet ouvrage en faisant de la balançoire.
Assis sur le socle de bois tenu par les liens de la mémoire, jambes tendues vers la poésie (avant toute droit devant, c'est aux murs d'avoir peur, pas à nous), et pliées vers la musique, (le reflux vers le large, dos à l'horizon qui n'existe pas, la tasse peut se remplir, boire l'océan n'étancherait pas notre soif), nous passerons et repasserons la frontière entre la pensée et l'indicible.
Dans une ville où serpente une rivière, entre la montagne et la mer, quels que soient les couverts dont on se sert pour savourer le goût du miel, or fin d’orfèvre ou fer découpé à la chaîne, le discours est une science, l’insulte un art, la joute verbale un rite.
Colossal ou malingre, le corps ne prend pas position dans les conflits. Les poings restent en suspension ou sur les i ; tout le monde étant instruit, on ne terrasse que par l’esprit.
Dans les palais, où l’amertume a pris du galon, la souveraineté des arômes a cessé d’être discutée et l’amour a désacralisé le sucre.
Un soir, peu avant l’orage, le narrateur entend parler de la dame de Pierre, qui n’est pas celle que son nom suggère. Dans l’espoir d’obtenir une audience, il prend en filature l’homme au monocle sans savoir à qui il a affaire.